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jeudi 13 décembre 2007

Suisse: attention au loup qui bêle

Les parlementaires suisses éjectent le populiste Christof Blocher du gouvernement confédéral. Il promet pis que pendre à ses adversaires... L'émoi et moi et moi, en quelque sorte...

Fait inhabituel dans la vie publique, les politiciens ont mis le feu au Palais Fédéral à Berne, à l'instar de n'importe quel club de supporters excités dans une arène de hockey sur glace. Ils ont politisé un débat!, martyrisé la désignation du toujours trop consensuel Conseil Fédéral. Le temple de la connivence, de la collégialité imposée, a vécu un petit encanaillement, orchestré par des démocrates chrétiens alliés pour la circonstance aux Verts et aux Socialistes: le tiroir-caisse de la communication politique, le ministre des droits du Suisse-qui-n'-aime-pas-les-autres, le patron et propriétaire d'un parti politique (comme d'autres sont propriétaires d'un yacht de luxe), n'a pas été reconduit dans ses fonctions ministérielles. Christof Blocher s'est fait jeter. Cerise sur le gâteau, sa non réélection fait du « cheni » dans le landerneau populiste. Les conseillers fédéraux de l'UDC ne sont plus de l'UDC. Ils ne sont de nulle part, mais que personne ne s'y trompe, ils restent accrochés à la pensée ultralibérale comme une moule à son rocher… D'autres suivront sans doute sur le chemin de l'exil pathétique : les mous, les démocrates du centre à l'ancienne opposés aux émotions fortes…
Christof Blocher a prévenu les élus et le bon peuple: ça va barder. Maintenant qu'il ne peut plus dire n'importe quoi au nom de la Suisse, il dira et fera n'importe quoi au nom de ses propres intérêts et de ceux de ses amis financiers et antisociaux.
«Je ne quitte pas le Conseil fédéral, pour faciliter la vie de mes adversaires» a dit la chef de bande. A la fin de sa courte intervention déjà revancharde, à la tribune du Parlement, même les radicaux-libéraux, qui ont raté le coche d'une « front démocratique uni », restèrent cois, laissant la claque aux seuls aficionados de l'ex ministre de la police. Quelques uns de ses sbires jouaient les gros bras devant les médias, promettant la vengeance de la rue. Comme des voyous.
Blocher n'est plus Blocher, mais Blocher ne le sait pas… encore. Rien n'a fondamentalement changé dans notre Suisse belle et riche, avec un habitant sur sept vivant dans la précarité, ou peu s'en faut. Sauf que, Blocher, dans l'opposition, va montrer son vrai visage pour reprendre ce qu'il estime être son dû: la direction du pays. Contre les intérêts des gens puisqu'au profit de quelques uns. Blocher, le loup, sortira de sa tanière en y oubliant les quelques belles manières conservées d'une vie antérieure. Il usera, et sans doute abusera, de la démocratie pour arriver à ses fins.
La gauche doit réapprendre à faire front. Ne pas se contenter d'un succès d'estime glané au centre. Les loups blessés sont plus dangereux. Aux progressistes de prendre la défense des « moutons » menacés. Même celle des «moutons» qui croient que le loup bêle.
Ron Linder, Gauchebdo, Suisse, Décembre 2007

vendredi 7 décembre 2007

Russie: Ruspoutine plébiscité

Le Parti communiste est l’unique garant du fonctionnement
parlementaire russe.

Ne gâchons pas notre plaisir, et répétons cette phrase avec adresse : le Parti communiste est l’unique garant du fonctionnement parlementaire russe. Il est le seul des trois partis accédant à la Douma pour se partager les 135 sièges que n’a pas emportés « Russie Unie » (64,1% et 315 élus), lors des élections législatives de la semaine dernière, qui ait, un temps soit peu, la volonté de revendiquer une… gestion moins affairiste du pays. « Russie Juste » (7,8% et 38 élus), une succursale du parti présidentiel, officiellement de gauche, conçue pour affaiblir les communistes, n’a aucune intention de faire montre d’un quelconque esprit frondeur à l’égard du pouvoir. Quant au « parti démocrate-libéral » (8,2% et 40 élus), la boutique du fasciste, antisémite, xénophobe, raciste, ultralibéral Vladimir Jirinovski, ses velléités oppositionnelles se situent surtout en termes de surenchères ultranationalistes. Reste donc le parti communiste de la Fédération de Russie qui, avec 11,6% et 57 sièges, constituera effectivement la seule opposition parlementaire digne de ce nom.
Les autres partis réalisent des scores confidentiels ou presque. Ce sera dans la rue, et dans la mesure du possible, que les opposants à la politique de Vladimir Poutine devront faire valoir leurs arguments…

Nazarbaïev et Sarkozy dans le fan club
Officiellement, Le président Poutine fait la fine bouche. Il espérait un plébiscite à la hauteur de sa popularité, autour de 70%. Il n’espérait, par contre, vraisemblablement pas recevoir les congratulations des dirigeants démocrates occidentaux. Comme l’indiquait, dans une dépêche, même pas amusée, l’agence de presse Novosti : « les présidents kazhak et français Noursoultan Nazarbaïev et Nicolas Sarkozy ont félicité, des bons résultats obtenus aux élections à la Douma, Vladimir Poutine… ». Les autres montrèrent moins d’empressement. Il est vrai que Nicolas Sarkozy aurait, dans une autre vie, fidèle à sa logique de Président-représentant de commerce, serré Raspoutine dans ses bras, par pragmatisme commercial. C’est donc un moindre mal, aujourd’hui, de féliciter « RusPoutine » dont la stratégie internationale dépend souvent des réalités boursières, du cours du baril de brut ou du gaz. Quant au président Nazarbaïev, ce sont sans doute les scores presque parfaits de « Russie Unie » en Tchétchénie et Ingouchie (plus de 98%) qui l’ont le plus ému.

Les observateurs internationaux estiment que les élections n’ont pas été exemplaires. Pas plus que la campagne d’ailleurs… Ce côté « vierge effarouchée » que se donnent les bonnes consciences occidentales étonne toujours. Personne n’ignore les « particularités » de la démocratie russe. Tous les experts s’entendent pour les expliquer, les comprendre, les condamner. Personne ne remet en question le statut de Vladimir Poutine, partenaire, fournisseur, client, chef d’Etat… camarade de jeu au sein du G8. « Vladimir Poutine dirige le Russie comme une grande compagnie ». C’est Alexandre Konolov, un politologue, président de l’Institut moscovite des évaluations stratégiques qui le dit. De là à envisager que les « petits actionnaires » de l’entreprise Russie, ont voté, le 2 décembre, pour renouveler le conseil d’administration…

Le «poutinisme» comme l’église et la vodka ?
Vladimir Poutine prépare autant son avenir personnel que celui du conglomérat qu’il dirige. Son problème n’est pas la politique. Son problème est le pouvoir. Le conserver nécessite de maintenir les « petits porteurs » dans un état de confiance tel qu’ils accepteraient à court terme des changements constitutionnels favorisant l’ «installation » du poutinisme parmi les « évidences » russes, aux côtés de l’Eglise orthodoxe, de la vodka, et d’un libéralisme sauvage qui laisse rêveur et fait rêver les citoyens. D’ailleurs, la constitution russe n’est pas hostile à un troisième mandat du président en exercice. C’est un troisième mandat consécutif qui pose problème. Il suffirait, constatent les analystes, de trouver un…intérimaire pour le scrutin du 2 mars prochain. « Qui tomberait rapidement malade, au point de se retirer des affaires et provoquer des élections anticipées, disent quelques mauvaises langues moscovites. ». C’est une solution pour assurer un long règne, un très long règne au Président. Dans l’état actuel des structures bureaucratiques et oligarchiques, il pourrait être président de la Douma, premier ministre, président de Gazprom, la méga entreprise énergétique. L’important étant que la Russie bouge à son rythme. En contrepartie, le gouvernement resterait peu attentif au développement de l’économie parallèle, celle de tous les jours, à la portée de « Monsieur Tout le Monde » qui échappe au système ou au fisc. Cette « autre économie » qui intéresse peu les géants de l’économie mondiale qui entourent l’ancien officier du KGB et ses amis technocrates. Les Russes ont confirmé l’essentiel le 2 décembre : ils veulent un pouvoir qui les rassure à l’intérieur et des dirigeants qui montrent les dents au nom d’une Russie belle et grande… Le civisme n’est pas encore une vertu indispensable… Chaque chose en son temps, sans doute.
Ron Linder, Gauchebdo, Suisse, Décembre 2007

jeudi 22 novembre 2007

Suisse-Europe : l’Internationale "brun clair" existe…

Il nous est parfois fait grief, même chez nos amis politiques, de dénoncer le fascisme de l’UDC. Certains puristes de la science politique s’inquiètent de la banalisation du terme, d’autres, pragmatiques, estiment que le parti blochérien, aussi insupportable puisse-t-il être, ne s’inscrit pas dans la ligne de Mussolini, Franco, Salazar ou des ligues françaises de l’entre-deux guerres, par exemple. Tout au plus, reprocheraient-ils à l’UDC d’avoir accordé l’asile à quelques anciens militants nazillons, un adepte de la secte Moon en rédemption, quelques racistes déclarés, deux ou trois négationnistes de la Shoah… Mais ils persistent à considérer qu’un parti qui admet les principes et les règles de la démocratie n’est pas un parti fasciste. Ne prenons pas acte de cette dernière affirmation sans rappeler que la démocratie fut toujours, à un moment ou l’autre de l’Histoire, l’otage, puis la victime du fascisme, précisément.

La Société du Mont Pélerin
Le débat existe en fait. Considérer l’UDC comme fasciste est facile et pratique, mais pas efficace. Plus prosaïquement, ce n’est pas dans le passé nauséabond qu’il convient de chercher son « fonds » idéologique. L’UDC répond aux critères modernes de l’ultralibéralisme. Elle est en Suisse l’avant-garde du mouvement pour la déstructuration sociale. Elle se nourrit des réflexions et des travaux des penseurs les plus réactionnaires, souvent les plus brillants aussi, qui cogitent, entre autres think tanks et fondations, au sein de la Société du Mont Pèlerin, près de Montreux. Ce rassemblement d’experts de haut niveau (huit prix Nobel d’économie y ont adhérés) défend pour l’essentiel une vision libérale radicale. Ses membres envisagent le danger du « plus d’Etat », de « Etat-Providence », du « pouvoir des syndicats »… des « entreprises monopolistiques » et « la menace de l’inflation ».

Moins d’Etat, c’est plus de pouvoir à la Bourse
Cela nous éloigne évidemment de Zottel, la chèvre- peluche « made in China », propagandiste en chef de la campagne blochérienne contre les immigrés, pour une Suisse aux Suisse, contre l’Etat social et responsable de ses citoyens les plus fragiles, pour une sécurisation de la société…
Peut-être moins qu’il n’y paraît. Christophe Blocher et ses idées… « révolutionnaires » séduisent les électeurs autour d’un thème central, pratiquement un non-dit : « citoyen, occupes-toi de toi-même, protège tes intérêts, ton terroir. Tu es ton propre avenir ». En d’autres termes, « ne laisse pas la communauté se soucier de toi ». Le message des grosses têtes pensantes de l’économie libérale ne dit rien d’autre. Moins d’Etat, c’est plus de pouvoir à la bourse et à l’entrepreneur. Au capitalisme pur et dur.

Des dirigeants « propres sur eux »
Et l’UDC n’est qu’un bataillon parmi d’autres en Europe. L’extrême droite en Flandre, au Danemark, en Norvège, aux Pays-Bas, en Autriche, s’est transformée en des partis habiles dont les dirigeants sont « propres sur eux », symboles de réussites sociales personnelles, étrangers, autant que possible, aux événements funestes de l’Histoire du XXème siècle. La droite dure, on dit déjà moins « l’extrême droite » et pratiquement plus « les fascistes », est totalement décomplexée face à une gauche sans ressort. Sa mission, qu’elle mène à bien, consiste à entraîner les autres forces libérales vers un projet sociétal totalement individualisé. Et privatisé. Dans ces petits pays riches, le citoyen peut à la fois s’affirmer dans sa spécificité locale et admettre l’évidence de la mondialisation économique. Les économistes et les politologues de droite qui ont pensé à ce détail sont des génies.

Pas fasciste. Mais…
Dans ces pays où la droite dure est potentiellement ou pratiquement
un partenaire acceptable pour les autres forces politiques, la pensée
ultralibérale et réactionnaire fait son chemin. Elle devient
incontournable.
En France, un pays important où la stratégie des « petits et riches » ne fonctionne pas, Nicolas Sarkozy a embrassé quelques idées maîtresses de Jean Marie Le Pen. En Flandre, les partis catholiques et libéraux ont été élus sur un programme populiste et conservateur. Les Danois retrouveront l’extrême droite au gouvernement. La politique batave en matière d’immigration renie des siècles d’ouverture…
L’internationale « brun clair » existe. Elle n’est donc pas fasciste. Mais il sera difficile de ne pas lui trouver des « marques de fabrique » dont les Européens se seraient bien passés : populiste, xénophobe, raciste, antisociale, autoritariste, chauvine, nationaliste, régionaliste, ultralibérale…
Craignons le pire avec ces partis qui ne sont pas fascistes.
Ron Linder, Gauchebdo, Suisse, Novembre 2007

mardi 30 octobre 2007

Suisse: La gauche condamnée à exister

Tout est dit sur la défaite électorale des gauches, la victoire de la droite musclée, le tassement des conservateurs de toutes obédiences.Les médias du monde découvrent une Suisse encline à se vautrer dans la fange réactionnaire. Les neiges éternelles des sommets alpins seraient plus grises que blanches. Pourtant, s’il est vrai que Blocher a fait fureur le 21 octobre, les Suisses n’ont été que fidèles à eux-mêmes : résolument conservateurs. 70 % des électeurs n’ont pas voté à gauche. Comme d’habitude. La «ratatinade» de la petite gauche, nommons-la ainsi le temps qu’elle se remette de ses émotions, n’est qu’un épiphénomène qui s’inscrit parfaitement dans l’espace politique européen. L’ennui est que la pensée et l’idéologie de l’extrême droite pénètrent les esprits plus profondément encore que les résultats électoraux ne le laissent supposer, dans toutes les couchesde la population. Il est prévisible, désormais, que le raisonnement politique ne repose plus sur la recherche d’un consensus social quelconque. La grille de lecture de la vie politique se lira de droite à l’extrême droite et l’ultra-libéralisme fera office de mètre étalon de la pensée. La Suisse sera le laboratoire européen de l’Etat-au-service-de-la-finance-et-des-entrepreneurs. Dans ce laboratoire, les citoyens seront les cobayes.
Les gauches ont joué les seconds couteaux. Concurrents, socialistes et Verts ont cherché à se rendre crédibles… vus de droite. Les écologistes étaient meilleurs dans cet exercice et les électeurs socialistes ont peu apprécié l’encanaillement de leurs politiciens. Dans les cantons francophones où elle influence encore un tant soit peu la vie publique, la gauche de la gauche n’a pas inventé le fil à couper le beurre. L’honorable prestation du POPsol à Neuchâtel n’efface pas les résultats médiocres à Genève et dans le canton deVaud, ni les difficultés relationnelles entre les formations progressistes. La gauche combative a trop tendance à jouer les DonQuichotte dans un monde où les moulins à vent sont les immeubles sécurisés des entreprises du Swiss Market Index. Elle est condamnée à rejeter les règles du jeu imposées, sans coup férir par la droite, à présenter son propre agenda, à imposer le terrain d’action. Les grèves des ouvriers du bâtiment démontrent que les travailleurs ne restent pas inertes devant l’arrogance patronale.
Pour exister, la gauche doit, au moins, ne pas être l’ombre d’elle-même.
Ron Linder, Gauchebdo, Suisse, Octobre 2007

vendredi 4 mai 2007

Pologne:Maccarthisme et crétinisme d’Etat

Crypto fascisme : l’anticommunisme en guise de cache sexe

Aleksandra est cadre dans une entreprise américaine de travail intérimaire à Cracovie dans le sud de la Pologne. Comme nombre de ses compatriotes, la jeune femme, diplômée en Sciences politiques, islamologue, spécialiste de la Turquie, a pris un second travail d’appoint : elle est journaliste dans un quotidien provincial. Elle n’y traite pas de sujets stratégiques particuliers. Dernièrement, elle s’était attachée à décrire les talents d’un groupe de dentellières qui brodent des dessous féminins pour les plus belles boutiques ouest-européennes. " La dentelle est une tradition dans certains villages, explique la journaliste à temps partiel, mais plus personne ne veut de draps de lit brodés et même les robes de baptêmes ne rapportent plus de quoi nourrir les quelques dizaines de femmes qui perpétuent cet art raffiné. Quelques unes envisagèrent d’autres créneaux. Les dessous féminins sont les plus porteurs, et le top du top, c’est le string. Les dentellières revivent de leur savoir-faire. Et les curés des villages les soutiennent. La question s’était posée parce qu’elles sont toutes extrêmement croyantes et respectueuses de l’Eglise catholique." Aleksandra n’est pas de gauche, elle vote pour les libéraux. Catholique pratiquante, elle est aussi européenne…pratiquante tant elle croit en une Pologne vivifiée au sein de l’Union. Et c’est là que le bât blesse. Elle ne reconnaît plus sa Pologne : " Je n’envisage pas de quitter le payer comme tant de millions de mes compatriotes le font, parce que ma mère y vit encore. C’est l’unique raison. Pour le reste, je suis consciente de vivre dans un pays dirigé par des fous, mais plus grave, ces fous mettent en place une société rétrograde et dangereuse qui perdurera après les prochaines élections. Je suis née en 1967, je suis donc soumise, puisque je suis collaboratrice d’un journal, à cette loi de " lustration " qui m’impose de déclarer si j’ai été ou non une informatrice de la police secrète pendant l’ère communiste. Les gens nés avant 1972 occupant des fonctions dans 52 professions doivent se plier à cette règle imbécile, les universitaires, les journalistes, les archivistes, les policiers, les fonctionnaires, des avocats, des magistrats, les hommes d’affaires… C’est une loi scélérate parce qu’elle crée le doute entre les gens, elle ouvre des horizons aux ambitieux qui soupçonnent leurs aînés d’avoir été des agents de la police secrète… L’Eglise, à son plus haut niveau, a été touchée par cette réglementation. Le pire en fait, c’est que beaucoup de Polonais, trop de Polonais, s’adaptent à la situation, admettent ce régime absurde moraliste et moralisateur où la délation et le mépris sont les attributs du pouvoir. "
Les frères Kaczynski, président et premier ministre, fignolent une théorie politique étonnante : l’anticommunisme de droit divin. Au nom de la Pologne catholique, ils rêvent de corriger plus de quarante ans d’histoire de leur pays sans trop se soucier des siècles où il plia sous le joug de tous les dictateurs possibles et imaginables. Et pour cause, la Pologne immortelle de leurs fantasmes repose sur les dogmes les plus éculés imposés par le clergé le plus réactionnaire. L’anticommunisme est le cache sexe d’un projet de société qui ferait d’un membre de l’Union européenne, un exemple d’état crypto fasciste. La Pologne rêvée des frères Kaczynski, aurait l’odeur d’une démocratie, la couleur d’une démocratie, le goût d’une démocratie, mais assoirait les normes d’un pays moralement et mentalement fascisant. Les tentatives de durcir la loi sur l’interdiction de l’avortement, les discours officiels ou tolérés, antisémites, homophobes, xénophobes, les imprécations anti européennes, d’autant plus mal venues que la Pologne perçoit de l’Union 75 milliards d’Euros en dix ans, la tentation, si ce n’est militariste, en tout cas " militarisante " pro américaine et anti russe… les démonstrations de l’instauration d’un régime politique particulier ne manquent pas. L’opposition existe, à gauche, à droite, dans les médias ou dans l’église, mais cette phase de maccarthysme, la tétanise. Les victimes du système se multiplient, vilipendées par une presse odieuse. Le Père Tadeusz Rydzyk, le patron de Radio Marija, la station accusatrice et délatrice par excellence, serait traîné devant les tribunaux de n’importe quel pays ouest européen. En Pologne, il est considéré comme un homme d’influence un peu excessif… Les dirigeants des médias audiovisuels publics sont à la botte du régime…
La coalition gouvernementale de Jarozlaw Kaczynski qui réunit les extrémistes de la " Ligue des Familles " et d’ " Autodéfense " autour du Parti " Droit et Justice " joue les vierges effarouchées et dans un élan paranoïaque qui laisse perplexe certains de ses amis américains affirme qu’il existe une " conspiration " qui maintiendrait la Pologne sous le contrôle des ex communistes, des collaborateurs de l’ancien régime, des libéraux laïcs, des hommes d’affaires et des Russes ".
En attendant, en dix-huit mois, quatre ministres des finances, deux ministres des Affaires Etrangères, deux ministres de la Défense et deux Premiers ministres se sont succédés pour parer à l’essentiel : maintenir une image crédible de la Pologne à l’étranger. Dans les couloirs de l’Union européenne, parmi les mots qui fâchent, il y a le mot Pologne. A entendre les Polonais s’inquiéter de leur sort, c’est la moindre des choses.
Ron Linder, Gauchebdo, Suisse, mai 2007

samedi 21 avril 2007

Genève: Pierre Maudet, le sarkozyste de service

Comparaison n’est pas raison mais rien n’empêche de constater qu’il y a quelque chose de Sarkozy en Pierre Maudet. De Sarkozy et de Bayrou. Le jeune loup de la politique genevoise qui considère que " la politique française préfigure souvent ce qui va se passer en Suisse " se situe d’ailleurs sans difficulté dans la " mouvance sarkoziste " : " je crois moi aussi en une droite populaire, explique-t-il à Gauchebdo. Sarkozy m’intéresse par son sens du marketing et l’esprit professionnel du politicien ". Au-delà des formules, il y a aussi cette méthode qui consiste à s’affirmer à droite en élargissant le spectre de ses pensées sur les plates-bandes des autres partis. Pierre Maudet prône les vertus du libéralisme économique et argue d’un esprit social. Surtout, il considère la gauche, plus précisément ce qu’il nomme l’extrême gauche, comme archaïque, voire ringarde. Comme tous les politiciens de droite, il se situe ipso facto dans la modernité : "la notion de gauche et de droite est dépassée. D’un point de vue sociétal je me sens plutôt à gauche. " Il n’empêche que c’est de l’UDC que ce " sociétal de gauche " espérait le retrait au prix de quelques concessions pour mieux affronter la gauche en ville de Genève : " je ne travaille pas avec l’UDC. Je n’ai rien de commun avec ce parti. Ce que nous espérions c’était le retrait de la candidature d’Yves Niedegger. En aucun cas nous n’envisagions de faire liste commune. En politique, je suis pragmatique. Dans l’opposition municipale, face à une très forte majorité de gauche influencée par l’extrême gauche, je n’ai eu aucun état d’âme pour mener la vie dure aux magistrats. Si demain je devais siéger avec Remy Pagani, je n’aurais pas non plus d’état d’âme ni de préjugés pour travailler. " Un vrai pro Pierre Maudet, un homme de dossiers, assis sur les valeurs du radicalisme laïc, sensible aux réalités de la jeunesse dont il est apparemment un maillon fort. Sauf que son discours est curieusement pris dans les glaces du conservatisme : à propos de la sécurité, par exemple: " bien sûr que Genève n’est pas le Bronx dit Pierre Maudet. Mais les gens ont le droit de sentir en sécurité." Tout est dans les mots, à défaut d’insécurité réelle, il convient de rassurer la population. Et de redistribuer les cartes en jouant sur les intérêts du citoyen : " les ASM doivent avoir un autre rôle que celui qui consiste à distribuer les amandes "…
La " locomotive " de la droite pour l’exécutif genevois est sur les rails pour pourfendre tout ce que la gauche considère comme prioritaire, tout ce qu’elle a réalisé ces vingt dernières années au nom des solidarités nécessaires.
RLr, Gauchebdo, Suisse, avril 2007

jeudi 15 mars 2007

France: Jean Marie Le Pen: le danger du mépris

La scène se passe dans un collège lorrain. Des élèves doivent donner un prénom à un personnage : " Jean Marie " dit une voix, " Jean Marie…Le Pen, yesssssssss " croasse un ado très propre sur lui. Une de ses condisciples, au look gothique, rétorque : " Le Pen, franchement t’as pas mieux à proposer ? ". L’autre insiste : " Le Pen a les idées propres, il vaut mieux que les gauchistes ou les communistes… ". " Sans les communistes, s’offusque la gamine, y aurait pas grand monde pour défendre les pauvres, les chômeurs et les travailleurs…y a des familles qui vivent avec 600 euros (1.000 francs) par mois ". " Impossible rigole le garçon, personne en France ne vit avec 600 euros. "
L’anecdote ne vous est pas rapportée avec une parfaite objectivité, mais les conclusions s’imposent : Jean Marie est un prénom parfois difficile à porter dans l’hexagone et la réalité de la misère n’apparaît pas à tous comme une évidence.
Le candidat du Front National mènera sa dernière campagne présidentielle (on peut décemment envisager que dans cinq ans, le candidat Le Pen soit une dame) jusqu’au terme accordé par les électeurs. Après avoir beaucoup larmoyé sur le risque de ne pas disposer des cinq cents parrainages d’élus, nécessaires à la candidature officielle, Monsieur le Pen a à peine minaudé quand Nicolas Sarkozy a appelé les maires de France à soutenir sa candidature, au nom de la démocratie. Il est vrai que la campagne n’aurait pas été orthodoxe si l’Extrême droite n’y était pas représentée. Désormais, on sait que la droite votera groupée au second tour. Le côté " canaillou anti-Etablissement " du Front National n’est crédible que l’espace d’un sourire.
En toute légitimité le candidat fasciste mènera campagne pour tenter de créer une nouvelle surprise comme en 2002. Parce que Jean Marie Le Pen est un adepte du fascisme, selon la définition d’Albert Camus : " toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme ".
Le sommaire du programme électoral de Jean Marie Le Pen suffit pour se persuader que l’extrême droite française a comme préoccupation le…malheur des gens. Au hit parade de ses 24 analyses et projets de société, l’immigration, la sécurité et la justice, la sécurité sociale, la santé, la famille et l’enfance occupent les premières places. Raisonnable à priori, mais ahurissant à la lecture : En toutes lettres, le programme de Jean Marie Le Pen suggère l’aide sociale et les allocation aux seuls français, une préférence nationale pour les prestations sociales, le Revenu minimum d’insertion (RMI) supprimé pour les étrangers, la fin du regroupement familial, l’arrêt de l’immigration, une politique d’assimilation, le rétablissement de la peine de mort, la fin des accords de Schengen, la maîtrise des frontières, un abaissement de la majorité pénale jusqu’à 10 ans dans certains cas, la création de 75.000 places dans les prisons… Une concentration de mauvaises idées en quelque sorte. En quatorzième position dans le programme de Jean Marie Le Pen, apparaît sa stratégie économique et budgétaire. Sans trop caricaturer la pensée de cet… antimondialiste chevronné, cet opposant à la " gouvernance mondiale ", il est raisonnable de constater que les réactionnaires français envisagent La Nation aux allures de village gaulois paumé au milieu d’une Europe en devenir…
Les sondages, cette " nouvelle façon de penser ", ne situent pas le chef du FN en embuscade pour espérer une place en finale. Lui, s’estime à " au moins 20% " et considère la popularité apparente de François Bayrou comme un effet de mode. Il est vrai que si les candidats à la présidentielle n’abordent pas les grands thèmes socio-économiques et de société, Jean Marie Le Pen pourrait encore attirer une clientèle blasée, déçue, perturbée et redevenir le fameux troisième homme.
Comparaison n’est pas raison, mais le programme lepéniste ressemble, parfois dans la lettre, en tout cas dans l’esprit, à ce que l’UDC propose aux Suisses. Et dans les deux cas, force est de constater que, effectivement, le mépris et la méchanceté attirent les électeurs.

lundi 19 février 2007

La Turquie ne va pas bien

En année électorale, le seul pays musulman laïc est tiraillé par ses extrêmes.
Le gouvernement d’Ankara annule une rencontre au plus haut niveau avec l’Union européenne. Parce qu’il n’est pas de bon ton de parler de l’Europe en année électorale. L’Europe n’est plus la priorité des Turcs. Lassés, frustrés, parfois humiliés par les interminables négociations pour l’adhésion de leur pays à l’Union européenne, les Turcs ont tendance à considérer que point trop n’en faut, et qu’à force de se l’entendre dire, d’accord, la Turquie est asiatique… De cette Asie qui gagne.
Abdulah Gül, le ministre des Affaires étrangères, ne se précipite pas pour rencontrer ses interlocuteurs à Bruxelles. A l’instar du premier ministre Recep Tayyp Erdogan, il veut éviter d’être associé au thème impopulaire par excellence auprès de son électorat traditionnellement islamisant. Il ne souhaite sans doute pas non plus être la cible des médias occidentaux sur les questions qui fâchent: la liberté d’expression, la question du génocide arménien, la sécurité publique en Turquie.
L’assassinat du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, le 21 janvier, puis l’apparent exil du prix Nobel de littérature Ohran Pamuk, le 1er février, ne sont que les éléments visibles d’une situation plus que tendue qui touche les intellectuels progressistes ou laïcs depuis des années, sans que les autorités n’y trouvent la moindre parade. Et pour cause, affirment les observateurs, la police et d’autres institutions gouvernementales sont infiltrées par des éléments fascistes ou ultranationalistes. La photo diffusée par la presse, montrant le meurtrier de Hrant Dink arborant un drapeau turc dans le commissariat de police où il était détenu, n’a laissé personne indifférent.
Vague de désanchantement
Vue d’Europe, la Turquie ne va pas bien. Le seul pays musulman laïc n’éradique pas ses vieux démons. L’ultranationalisme, le fascisme des Loups gris sont renforcés par un intégrisme religieux très installé. Le journal Le Monde rapportait l’histoire de ce prédicateur dont la maison d’édition diffuse avec succès un «atlas de la création» dont la version française aurait été tirée à 10’000 exemplaires, qui prône, à l’instar des intégristes chrétiens, le créationnisme contre la théorie de l’évolution de Darwin. Une anecdote? Pas vraiment… La promotion du panturquisme, la nostalgie de l’Empire ottoman, le nationalisme, le rigorisme religieux, la condamnation du «génocide tchétchène», la négation du génocide arménien, les attaques contre les «Kurdes darwiniens»… font bon ménage. De nombreux Turcs trouvent dans ce fouillis d’idées plus ou moins développées mais toujours diffusées à grande échelle, matière à nourrir leurs désenchantements.
Un journaliste turc disait au lendemain du meurtre de Hrant Dink: «de deux choses l’une, le meurtrier est membre d’une organisation extrémiste… et nous pouvons espérer lutter contre un ennemi définissable; ou il est un jeune isolé, issu de la Turquie profonde. Dans ce cas, c’est nous-mêmes que nous devrions combattre.»
DRr
Gauchebdo, suisse, février 2007

Parlement européen: L’arbre fasciste qui cache la forêt d’extrême droite

Le groupe «Identité, Tradition, Souveraineté» voit le jour et met en valeur quelques personnages pitoyables. A vingt, ils se qualifient pour constituer un groupe parlementaire.
La constitution de la fraction d’extrême droite «Identité, Tradition, Souveraineté» au parlement européen est un non-événement par excellence. Les parlementaires fascisants, nationalistes, régionalistes, souverainistes, ultra cléricaux, anticommunistes, antieuropéens, populistes, de la droite dure, de la droite nationale, de la droite extrême foisonnent au Parlement Européen, au sein du groupe «Indépendance et Démocratie», ou parmi les députés de l’«Union pour l’Europe des Nations». C’est le cas des élus polonais de «Droit et Justice» et de la «Ligue des familles polonaises», des français du «Mouvement pour la France», des Britanniques du «Parti indépendant»… Il en restait quelques uns, interdits de séjour dans les fractions constituées parce que trop mal élevés ou trop… trop. Ce sont ces «bêtes de scène» qui forment désormais leur petit club, comme ce fut déjà le cas entre 1984 et 1994 sous la houlette de Jean-Marie Le Pen. Profitant de l’intégration des eurodéputés roumains et bulgares, Bruno Gollnish, bras droit de Jean-Marie Le Pen, récemment condamné pour ses propos négationnistes, préside une sinistre équipe de «bras cassés» dont la principale qualité pourrait être de ne pas s’aimer beaucoup. Quoi qu’il en soit, autour des sept élus du Front National français qui n’apprécient pas les gens de l’est qui «déferlent» sur le France, s’agglomèrent un britannique antiroumain, trois belges régionalistes flamands, deux italiens dont Alessandra Mussolini, un autrichien déjà nostalgique de Jörg Haïder et les nouveaux venus, cinq roumains et un bulgare. Si Marine Le Pen était à la recherche d’une respectabilité quelconque, ses nouveaux petits camarades à Bruxelles et Strasbourg vont grandement participer à la rendre plus sympathique encore auprès des modérés hésitants à la considérer comme «moins pire» que son père. Ses cinq confrères roumains sont issus du Parti de la Grande Roumanie, «Romania Mare», dont le chef incontesté Corneliu Vadim Tudor réclame la Bucovie ukrainienne et la Moldavie pour reconstituer la Grande Roumanie de ses rêves. Accessoirement il dénonce le péril magyar et considère que les juifs sont la source de tous les maux: «l’Occident capitaliste juif veut voler la Roumanie et l’a contaminée par des mœurs dissolues et le sida». Le seul représentant bulgare vient du parti nationaliste et populiste Ataka, fondé par un journaliste anticommuniste, Volen Siderov, xénophobe particulièrement antiturc, antirom, antigitan.
Ne pas se tromper d’adversaire
C’est la haine des autres qui unit ces vingt députés. Sur les 785 élus qui peuplent le parlement européen, ils pourraient n’être qu’un moindre mal. Ils ne constituent pas un danger immédiat, ils servent une droite dite modérée, plus arrogante que jamais, dont l’aile la plus réactionnaire n’est guère éloignée de ces excessifs qui dérangent sans doute, mais dont le fonds de commerce ne pose pas de problème: l’extrême droite ne remet pas en question l’ultralibéralisme qui prévaut chez les conservateurs, même si elle en conteste la vision européenne ou mondiale. Après tout, la fraction «Identité, Tradition, Souveraineté» «est opposée à une Europe unitaire, bureaucratique et à un super état européen et s’engage en faveur de la famille traditionnelle en tant que trait d’union naturel de la société».
Combattre l’extrême droite est la moindre des obligations pour les progressistes, mais pas au risque de se tromper d’adversaire: il y a vingt ans déjà, le chasseur de nazis Simon Wiesenthal mettait en garde contre le danger de laisser diffuser la discours de la droite extrême dans les milieux conservateurs et modérés. Il n'est pas superflu de reconsidérer l’avertissement. Dans les milieux dirigeants, partout en Europe, en Suisse aussi, au nom d’une gestion «responsable», les discours et les engagements les plus contestables s’actualisent: la remise en question des lois les plus solidaires, l’insistance pesante des préférences nationales, la limitation des services publics réunissent les conditions d’une société dont l’individualisme est le cheval de bataille. Entre ceux qui hurlent avec les loups de Roumanie, de Bulgarie ou de Flandre et ceux qui sapent les acquis sociaux et recréent d’autres frontières parce qu’ils disent le droit en divisant les citoyens, il existe une communauté idéologique.
Dan Rajtberger
Gauchebdo, Suisse, février 2007